1866 : pas encore une nation

par Mary Ducharme  traduction, Mario Leblanc  (juin 2016)

archives juin 2016En 2017, nous fêterons le 150ème anniversaire de la Confédération et il faut retourner à l’Expo ’67 pour retrouver une telle fièvre nationale pour célébrer. Le message important pour 2017 est que nous ne devons pas prendre pour acquis le Canada tel qu’on le connaît. Il n’y a pas si longtemps, sa destinée était imprévisible et ses dirigeants en colère et divisés en factions.

À la barre de la Confédération, il y avait un homme universellement reconnu comme un génie, un politicien brillant et “l’ivrogne le plus célèbre de l’histoire du Canada”. Un de ses collègues qui lui rendait hommage mentionna qu’il “préférait John A. Macdonald saoûl que ses ennemis sobres”. Macdonald était d’ailleurs ivre aux conférences de Charlottetown, Québec et Londres. À Londres, quelques mois avant de devenir le premier Premier ministre du Canada, il s’est évanoui en état d’ébriété en lisant le journal au lit! Une bougie s’est renversée et mis le feu à son lit. L’odeur de sa propre chair brûlée l’a réveillé et, avec l’aide d’un officiel britannique, il a pu sauver sa peau maintenant assortie de sévères brûlures! Sa vie a failli prendre fin en catastrophe et la nation canadienne a failli mourir avant de naître! Quoi qu’il en soit, on peut dire que MacDonald a réussi son coup.

En vivant comme on le fait, en suivant le courant international, nous pouvons comprendre quelques uns des problèmes qui tourmentaient déjà Macdonald. Plusieurs personnes étaient d’avis que les régions rurales, peu populeuses, n’étaient pas bien représentées à la Chambre des communes. Ici, nous étions trop près de la frontière pour être à l’aise les Féniens qui la traversaient. Il y avait des irlandais radicaux qui se sont retrouvés sans emploi, suite à leur participation à la Guerre Civile Américaine qui s’est terminée en 1865. La liste des griefs des Irlandais versus les Anglais était longue et ils sont venus avec l’intention d’en libérer le Canada en échange d’une Irlande libre. De leur quartier général à New York, ils ont lancé, en juin 1866, une attaque surprise particulièrement efficace à Ridgeway, Niagara Falls et une autre à Frelighsburg. Il y eût des raids dans notre région, des militaires civils ont été formés (incluant notre 51ème régiment de Rangers) et il régnait un fort sentiment anti-américain. Le fait que Andrew Johnson condamne les raids et ordonne aux troupes de saisir les armes des Féniens n’a pas refroidi la paranoïa. (Parmi les histoires dont on se rappelle bien, on retrouve la tentative avortée de s’emparer de Montréal pendant la Guerre de 1812.) Plus inquiétant, en mars 1866, le Congrès américain a présenté un projet de loi qui suggérait que le Canada soit annexé aux États-Unis. Même si ce projet de loi n’a jamais été adopté, les canadiens ont été outrés et le concept américain “Manifest Destiny” est devenu le point de ralliement en faveur de la Confédération.

Pour empirer les choses, les Britanniques ne voulaient plus être responsable de la défense canadienne à cause du coût élevé du maintien des forces militaires. En fait, le gouvernement britannique était en faveur de la confédération puisque le Haut-Canada, le Bas-Canada et les Maritimes étaient incapables de gérer une foule de problèmes épineux tels la dette publique, la taxation, la devise, les échanges internationaux etc. Les chemins de fer étaient sources de discorde à cause de la montée en flèche des coûts du Grand Tronc et les financiers britanniques cherchaient la stabilité. Localement, il y avait une station du Grand Tronc, à Hemmingford, sur laquelle les cultivateurs comptaient pour le transport de diverses marchandises.

Une autre préoccupation était que le traité de réciprocité canadoaméricain prenait fin en 1866. Ce traité de libre-échange permettait aux Canadiens de vendre leurs produits aux États-Unis sans taxe. La fin de ce traité représentait une menace pour Hemmingford, son agriculture, ses cinq magasins généraux et ses deux hotels qui accueillaient les vendeurs. Le développement du Canada dépendait largement des marchés américains. L’argument était que le Canada, avec une autorité et un pouvoir centralisés, aurait plus son mot à dire au niveau du commerce international.

Au début du XIXème siècle, la population de Hemmingford était surtout d’origine britannique et il y avait un fort sentiment de loyauté envers les “vieux pays”. Cette façon de voir les choses n’était évidemmment pas partagé par la population francophone grandissante un peu partout dans la province. Les partisans francophone anti-confédération craignaient pour le respect de leur langue, leur culture et leur religion. Cette question, toujours actuelle au XXIème siècle, fait partie de ces chauds débats qui auraient pu réduire la Confédération en un rêve perdu pour des décennies.

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