Le naufrage du Spikenard

Par Mary Ducharme, traduction Marie Duval-Destin  (décembre 2015)

Le navire canadien de Sa majesté, Spikenard K 198, une corvette de 925 tonnes construite au Québec, appartenait à la marine royale canadienne. Il avait pour mission la protection des convois de ravitaillement vers le Royaume-Uni. Le 11 février 1942, après plusieurs semaines en mer, le Spikenard faisait la traversée «Newfie-Derry» de Terre-Neuve à Londonderry, en Irlande. Il faisait partie du convoi escorteur SC67 et naviguait par mer calme. La plupart des hommes dormaient quand une torpille lancée par un sous-marin allemand «meute de loups» explosa dans la coque à bâbord, à l’avant, juste au-dessous du pont. Le commandant Hubert Shadforth sonna l’alarme. Il venait d’augmenter la vitesse juste au moment où l’explosion faisait voler en éclats le canot de sauvetage qui se trouvait à bâbord. Très vite, les flammes englout- irent aussi le canot de sauvetage à tribord. Sur le pont, pas un seul homme ne survécut pour nous donner des détails.

En l’espace de cinq minutes, le Spikenard coulait, emportant avec lui 57 des 65 hommes qui se trouvaient à bord. Peu après, une autre explosion sous l’eau fendit la corvette en deux, Dans le chaos, d’autres corvettes canadiennes contre-attaquaient à coup de grenades anti sous-marines. Dans l’obscurité d’un noir d’encre, la disparition du Spikenard passa inaperçue. On ne rechercha de possibles survivants que le lendemain matin. Le Spikenard était la troisième corvette perdue depuis le début de la guerre.

spikenard

Le premier maître Alex Day, originaire de Verdun, au Québec, nous a laissé un récit de ce qui s’était passé après le naufrage. Il n’avait pas eu le temps d’éloigner le canot sur lequel il avait pris place avant que le bateau coule. Il le renfloua mais fut tiré vers le fond par le phénomène de succion créé par le bateau en train de sombrer. Puis l’explosion sous-marine le renvoya à la surface. «Il n’y avait pas de panique» déclare Day, décrivant les quelques minutes suivantes – des minutes critiques – «J’ai réussi à me sortir du sillage et j’ai entendu les voix des camarades qui étaient sur un flotteur et qui tentaient de libérer le flotteur et les autres radeaux. Quatre hommes étaient grièvement brûlés et, plus tard, deux hommes tombés à la mer furent récupérés. Mais les blessures qu’ils avaient subies au moment de l’explosion étaient si graves qu’ils moururent au petit matin. Aucun des survivants n’était suffisamment vêtu pour résister aux eaux glaciales de l’Atlantique Nord en février. Alors, ils déshabillèrent les morts avant de jeter leur corps à la mer. Pendant 19 heures, ils restèrent serrés les uns contre les autres pour conserver un peu de chaleur. «Nous avons entendu quelques cris quelque part à la surface de l’eau et puis les voix se sont affaiblies et ont cessé avant que nous puissions découvrir d’où elles venaient». Finalement, les rescapés furent secourus par le navire britannique HMS Gentian (K90) et rapatriés en Angleterre.

Cette histoire fit la une de tous les journaux canadiens. Les hommes venaient de l’Ontario, du Manitoba, de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Québec. Le Commandant Shadworth était bien connu sur la côte ouest du Canada où, en temps de paix, il était dans la marine marchande. Le nombre de morts dans la marine canadienne s’élevait maintenant pour cette guerre à 522. Dans la vallée de Châteauguay, ce dernier disparu portait au nombre de 6 les marins de notre région qui avaient péri en mer.

La disparition d’un de ces hommes nous touchait de très près et l’annonce de sa mort fut un crève-cœur pour ses parents. Une triste nouvelle qui devait se répéter à maintes occasions avant que la guerre se termine. On ne connaîtra jamais les détails de sa mort et son corps ne fut jamais retrouvé. Le matelot de deuxième classe, Edmund James Fischer, mourut à 29 ans alors qu’il avait pratiquement toute sa vie d’adulte devant lui. Il était le plus jeune fils de monsieur et madame Richard Fisher, de Barrington, auxquels il restait une fille et deux autres fils. Son arrière grand-père, James Fisher, faisait partie des premiers arrivés à Hemmingford en 1790. Et il était le neveu de feu Martin Beattie Fisher qui avait été membre de l’Assemblée législative (MLA) et trésorier dans le gouvernement de Maurice Duplessis. Edmund James avait été à l’école à Hemmingford et s’était engagé dans la réserve de volontaires de la Marine Royale Canadienne en 1940. Après sa formation à Montréal, il avait été transféré à Halifax en novembre pour s’entraîner au fonctionnement des grenades anti sous-marines. C’était sa cinquième traversée en convoyeur.

Du palais de Buckingham, le roi Georges VI envoya ses condoléances à la famille Fisher. Le service commémoratif anglican en l’honneur d’Edmund fut célébré le 10 mai 1942 dans l’église St-John à Hallerton et une énorme assemblée de parents et d’amis endeuillés y assista.

Parmi les nombreux assistants se trouvait Alex Day, un des huit survivants à bord du Spikenard quand il avait coulé, emportant son ami Edmund.

Comments are closed